Il est de rigueur, en guise d'introduction, de proposer aux potentiels lecteurs un "chapeau", comme on dit dans le métier. Difficile toutefois de résumer la carrière de Jean-Pierre Bouyxou. Néanmoins, voici quelques éléments de repérages sur le parcours du monsieur. Libre ensuite à chacun de combler les vides. C'est parti: Né à Bordeaux le 16 janvier 1946. Dès 1964, defend le cinéma marginal dans divers fanzines et revues. Auteur de la première étude sérieuse sur le mythe de Frankenstein. Expose dessins et peintures, participe à des happenings. Créateur d'un festival de l'érotisme. Participe à un certain nombre d'ouvrages collectifs (Une encyclopédie du nu au cinéma, A propos de Pierre Molinier, entre autres). Ecris des livres (La science fiction au cinéma, L'aventure hippie, etc.). Collabore à quelques journaux et périodiques (Vampirella, Hara-Kiri, Lui, Actuel, Métal Hurlant, L'Avant-Scène Cinéma...). Publie une quinzaine de romans érotiques sous divers pseudonymes (Jérôme Fandor, Philatère de Bois-Madame, Claude Razat, etc.). Devient Situationniste, puis cinéaste (Satan bouche un coin (1967-1968), Graphyty (1968-1969), Sortez vos culs de ma commode (1972), Amours collectives (1976), Entrez vite... vite, je mouille (1978 / titre de tournage: La ruée vers l'orgasme). Collabore aux films de Roland Lethem. Se lie d'amitier avec Noël Godin (le célèbre entarteur belge) et fait une rencontre inénarrable avec Jesse Franco... Voilà ! Maintenant, vous pouvez attaquer l'interview de l'énergumène.
Stan Lubrick: Lors de votre présentation au public, les organisateurs du festival Extrême Cinéma vous ont qualifié de "Père spirituel". Etes vous sensible à ce genre d'hommage ?
Jean-Pierre Bouyxou: Je trouve cela un peu émouvant (rire). Comme j'ai été en France, non pas le premier, mais un des premiers à parler de tout un type de cinéma qui se pratique à Extrême Cinéma, qui va de la série Z jusqu'au cinéma expérimental avec de nombreux points de convergence, je trouve non pas "normal", mais assez logique que ces organisateurs, qui sont jeunes, se réclament de moi. En tout cas, ce n'est pas illogique et cela me fait assez plaisir.
S. L.: Dans l'époque charnière qu'a été Mai 68, on a l'impression qu'il y avait deux pôles qui s'affrontaient. Il y avait la Nouvelle Vague qui, bien que déjà installée, continuait son combat pour une certaine vision du cinéma, sur un mode Intello, et de l'autre côté, les défenseurs du fantastique et de la série Z qui, eux, voulaient peut-être bousculer les choses de façon plus radicale ?
J.P. B.: Les gens de la Nouvelle Vague étaient sensiblement plus âgés que ceux de ma génération. Grosso modo, en trichant un peu, j'avais vingt ans en 68 (rire). Les gens de la Nouvelle Vague avaient débutés, pour la plupart, au moins dans le court métrage à la fin des années 50, ce qui en faisaient àl'époque une génération de "vieux" par rapport à nous et c'étaient des gens d'origines de droite par ailleurs, alors que nous étions des gens plutôt d'extrême gauche par ailleurs et que nous avions davantage envie de rentrer dans le lard du système qu'eux. La Nouvelle Vague voulait boxer le cinéma; nous, c'était, via le cinéma, la socièté toute entière. Nous étions soixante-huitard le plus simplement du monde et nous faisions du cinéma soixante-huitard mais nous ne faisions pas de cinéma militant. Le cinéma ouvrièriste de ces années-là était très didactique et très chiant. Nous, on avait envie de se marrer. En fait, nous étions beaucoup plus influencés par la série Z américaine et le nanar français que par la Nouvelle Vague.
S. L.: Votre court métrage Graphyty se rattache directement à ce courant revendicatif...
J.P. B.: Complètement. Il ne s'appelle pas Graphyty pour des nèfles. C'est un court dont, d'une part, la forme est celle d'un long graffiti sur support pelliculaire, mais par ailleurs, son esprit est celui des graffitis qui fleurissaient dans les toilettes publiques. Il y a un critique de Bordeaux qui avait écrit: "Bouyxou rend hommage aux artistes de cabinet". J'avais trouvé cela très beaux parce que mon film est tout à fait cela. C'est une suite de slogans, d'insultes, de dessins obsènes qui rentrent dans le lard mais qui sont également délibérément puerils, enfantins, scatos... C'est aussi un film potache mais c'est également, par ailleurs, un film influencé par les films de Norman McLaren, ou des gens comme ça. C'est à la croisée de la peinture et du cinéma.
S. L.: C'est le "Do it yourself" des Sex Pistols avec une décennie d'avance !
J.P. B.: Complètement ! (rires).
S. L.: Quels étaient les moyens de diffusion dans les années 70 pour ceux qui faisaient du cinéma en dehors du système ?
J.P. B.: Non seulement les films n'étaient pas distribués, mais ne pouvaient pas l'être puisque les salles n'avaient le droit de projeter que des films homologués par le C.N.C.*. Pour qu'un film soit homologué, il fallait, soit avoir une carte de réalisateur, soit être supervisé par quelqu'un qui avait sa carte de réalisateur et, de toute façon, employer un nombre minimum de techniciens ayant leur carte professionnelle. Evidement, comme nous faisions tout nous-même, en général nous tournions sans caméraman, ni preneur de sons, nos films ignoraient le système et le système nous ignorait complètement. Nos films n'avaient aucune existence légale, les salles ne pouvaient pas les projeter et, de toute façon, ils n'auraient pas attiré assez de spectateurs pour intérésser les exploitants. Donc, la diffusion était tout à fait marginale. Il y avait un ou deux collectifs organisés en coopérative de diffusion qui en diffusaient certains dans des Maisons de la Culture sympathisantes qui étaient très souvent dirigées par des gens de gauche et non par des gaullistes, bien que ce soit le père Malraux qui ait mis ces Maisons en place. Et puis, il y avait plein de festivals où les films passaient. Pas tellement les festivals de cinéma mais plutôt les festivals pop où l'on passait, non seulement de la musique mais également des films underground. Dans ces cas-là, la musique n'était pas celle du film mais improvisée en direct par les musiciens présents.
S. L.: C'était quel genre de musique ?
J.P. B.: Cela allait du free-jazz très agressif à la pop psychédélique déjà bien planante. Pour résumer les choses de façon un petit peu lapidaire, c'était quand même du cinéma de défoncé pour défoncés. Les films étaient fait en fumant du teuch et en gobant de l'acide et les gens qui les voyaient, en général, étaient en train de fumer du teuch et avaient gobé de l'acide (rire).
S. L.: Revenons à Graphyty. De tous vos films, n'est-ce pas celui qui va traverser le temps ? Il est assez intemporel.
J.P. B.: Je pense que c'est le recul ou la patine qui lui ont donné cette dimension là. A l'époque, le film était vu comme quelque chose d'extrêmement agressif et il y a eu des projections qui se sont terminées en bagare, au sens littéral. Les gens ne suportaient pas le film tellement il allait précisément à l'encontre de toutes les règles cinématographiques les plus élémentaires, comme par exemple, un écran noir de trente secondes. Cela déchaînait des haines violentes. C'est vachement long, trente secondes d'écran noir ! (rire). Mais le film a une certaine "beauté" plastique et je crois que maintenant, c'est plus cet aspect là qui ressort du fait que le côté contestataire et protestataire s'est complètement estompé avec le temps.
S. L.: les rapports écran / spectateur étaient peut-être plus radical à l'époque que maintenant ? Je me souviens que Jean Rollin m'avait dit que la première projection de son premier long métrage s'était horriblement mal terminée (rire).
J.P. B.: (rire).Il n'avait pas eu de pot, son film était sorti à Paris dans un cinéma du quartier Latin en plein Mai 68 et la majorité des spectateurs étaient des manifestants qui fuyaient les grenades lacrymogènes. En fait, il n'ont vu que des bouts de son film; ce n'était pas les conditions idéalles pour que cela marche. Mais c'est vrai que son film avait été reçu assez violemment (rire).
S. L.: Un mot sur votre long métrage Amours collectives. C'est un film qui m'a permis de découvrir que la direction d'acteurs sur un plateau de film porno est extrêmement directive sur le plan physique. Connaissiez- vous déja le milieu et y aviez-vous déja travaillé ?
J.P. B.: Oui, j'étais précisément l'assistant de Jean Rollin qui, comme ces films fantastiques ne lui rapportaient pas des fortunes (c'est un euphémisme de dire cela) faisait des films pronos sous pseudonyme pour bouffer. J'étais son assistant autant pour les fantastiques que les pornos. Avant Amours collectives, j'avais déjà travaillé sur une bonne dizaine de porno avec lui, donc, c'est un milieu que je connaissais. Je connaissais les acteurs et je savais comment cela se passait. Le défi a été de tourner un film en une journée sans le moindre scénario pré-établi. Quand je suis arrivé sur le plateau le matin, je pensais que c'était Jean qui allait faire le film et il m'a fait la surprise de me dire: "C'est toi qui va le faire", alors j'ai accepté, mais il fallait faire le film en quelques heures, donc, j'ai opté pour le diriger en direct et faire à la fois le film et son making off en montrant l'envers du décors. C'est devenu à la fois, un démontage, une parodie et une charge sur le cinéma porno mais en jouant le jeu. C'est, par ailleurs, un vrai film porno qui respecte les règles du genre. Les spectateurs qui l'ont vu quand il est sorti en ont eu pour leur pognon en nombre de fellations et de pénétrations diverses mais j'ai montré, comme je crois, peu de gens l'avaient montré jusqu'alors et très peu de gens l'ont montré ensuite, comment cela se passe. C'est vrai que le réalisateur est omniprésent. C'est bien lui qui doit dire aux comédiens:"Lève ton bras, tu cache tes couilles", "Enlève tes cheveux, tu cache ta bouche", "Tourne toi dans telle position, on voit pas ton cul" et dire au caméraman: "Descend vers là, il se passe un truc", et ainsi de suite.
S. L.: Si l'on considère Amours collectives comme un détournement, peut-il être perçu comme un acte politique ?
J.P. B.: C'est complètement un détournement, bien sur. J'étais dans la mouvance Situationiste et la notion de détournement était omniprésente. C'est un pied de nez aux producteurs et aux consomateurs de ce type de cinéma. Ce n'est pas pour des nèfles que je n'ai dirigé que deux pornos. J'allais trop à l'encontre des règles pour qu'on m'en confie un troisième. Par ailleurs, un petit peu avant, j'avais fait un film (Sortez vos culs de ma commode) qui était un détournement au sens littéral puisqu'il s'agissait d'un film d'instruction militaire volé à l'armée et présenté tel quel, sans rien avoir changé, tant au niveau de la bande son que du montage. Vraiment, je n'ai pas touché une image ! Un petit peu comme Marcel Duchamp avait exposé une pissotière ou un égouttoir à bouteilles en disant: "Je signe, donc c'est une oeuvre d'art". Cela relevait de ce système là. C'était un ready-made cinématographique, un détournement absolu.
S. L.: Il y a dans Amours collectives deux acteurs qui ne sont pas des acteurs pornos et je les trouvent extrêmement courageux, par rapport à leurs carrières, de s'exposer ainsi...
J.P. B.: Tous les acteurs males étaient des professionnels du porno. Ils sont quatre, mais sur les quatre, il y en a deux qui faisaient également du cinéma professionel "normal". Il y a Jacques Marbeuf qui est en général celui qui plait le plus au public parce qu'il a le sens de la répartie. N'oublions pas que le film n'avait pas de scénario pré-établi et que tout était improvisé au fur et à mesure. Jacques Marbeuf a été vu dans des petits rôles dans des films de Philippe Labro ou Louis Malle, entre autres. C'était une silhouette familière du cinéma français de l'époque mais il avait tourné quelques pornos. Quant à Willy Braque qu'on a vu dans les films non pornos de Jean Rollin et qui tournait souvent pour Jean-Pierre Mocky ou Alexandre Astruc et consorts, lui aussi avait déjà tourné dans des pornos. Quant aux dames, il y en avait deux qui avaient déjà fait du porno et les trois autres étaient de complètes débutantes. C'était leur première prestation et pour deux d'entre elles, cela a aussi été la dernière, tant dans le genre que le cinéma.
S. L.: Vous ne vous contentez pas de faire des films. Comme vous avez plusieurs cordes à votre arc, vous écrivez beaucoup aussi...
J.P. B.: J'ai toujours écris. D'une part, parce que j'aime cela. Par ailleurs, il est plus facile d'écrire que de faire du cinéma. Le cinéma, même bricolé, prend du temps et quand on fait un certain type de film, on est a peu près certain de les garder dans un tiroir et cela ne rapporte pas de quoi bouffer. J'ai besoin, comme tout le monde, d'acheter mon steak, payer mon loyer, m'offrir des godasses, etc., donc pour gagner ma croùte, j'écris; cela ne m'emmerde pas, j'adore cela, donc ce n'est pas un problème. Ceci dit je referai volontiers des films (rire).
S. L.: Vous écrivez sur des domaines qui vous tiennent particulièrement à coeur: la science fiction, le néo cinéma...
J.P. B.: J'ai également beaucoup écris sur la bande dessinée, la peinture Suréaliste, la littérature populaire, la chanson 19OO, sur des périodes précises également comme L'aventure hippie dont le titre parle de lui même ou des choses comme cela et disons le aussi, des choses plus alimentaires
S. L.: Comme quoi ?
J.P. B.: Pas mal de romans de cul sous divers pseudonymes (rire).
S. L.: Cela fait longtemps que vous n'êtes pas revenu au cinéma. Cela vous tente encore ?
J.P. B.: C'est vrai que cela fait très longtemps. Ma dernière contribution au cinéma remonte à 1978. (Entrez vite... vite, je mouille). C'était mon deuxième et dernier porno. J'ai refais un petit truc en 2001 pour Arte qui a emballé le producteur du magazine (Marin Karmitz) dans le cadre duquel cela s'inscrivait mais cela a beaucoup moins emballé les dirigeants d'Arte si bien que le film n'a été diffusé que sur le cable au lieu de bénéficier d'une diffusion hertziènne. Donc Arte n'est peut-être pas fait pour moi (rire). Ils m'avaient commandé un documentaire et je leur ai fourni un film expérimental. Ce n'était pas ce qu'ils attendaient. Ils étaient même un peu furax, donc je ne compte pas retravaillé pour eux. Il faudrait que je trouve un mécène ou un producteur un peu givré, mais comme les producteurs sont de plus en plus frileux... De plus, j'ai désormais un gros désavantage, je ne suis plus un jeune homme. J'ai pas eu de pot car quand j'ai commencé à travailler dans le cinéma, on faisait plutôt confiance aux quadragénaires et maintenant que je suis presque sexagénaire, ce n'est plus à moi qu'on filera du pognon mais plutôt à quelqu'un de vingt ans, ce que je trouve bien, par ailleurs. Mais si quelqu'un, voulait me filer assez de pèpètes pour faire un film, cela me ferait assez plaisir (rire).
S. L.: Je vous propose de terminer avec une question qui aurait pu ouvrir cet entretien. Comment sont arrivés votre passion pour la série Z et tout ce qui est décalé ou un peu en marge ?
J.P. B.: C'est venu tout seul, très naturellement. Depuis toujours, ce sont des choses qui m'ont attirées. Je me suis retrouvé spécialiste de certains domaines sans l'avoir cherché. Un jour, on m'a dit: "Mais tu connais vachement bien tel sujet...". Et là, je me suis dit: "Ah bon...". Je ne m'en était pas vraiment aperçu (rire).
*Centre National de la cinématographie.
Entretien réalisé dans le cadre de la 5° édition d'Extrême Cinéma.
Stan Lubrick
Bonus: "Je hais le cinéma, je hais la littérature, je hais l'art lorsqu'ils me font vivre par procuration, lorsqu'ils occultent la réalité de mes désirs, lorsqu'ils me volent des plaisirs tangibles, lorsqu'ils rognent les ailes de ma fantaisie créatrice."
Jean-Pierre Bouyxou